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Partie II
Pathologies de la rétine et du vitré
CHAPITRE 14
Toxicité rétinienne systémique d'origine médicamenteuse

Bien que la rétine et l'épithélium pigmentaire rétinien (EP) soient protégés des éléments toxiques systémiques par la barrière hématorétinienne, ils demeurent vulnérables aux toxicités d'origine médicamenteuse qui peuvent causer à terme des dysfonctionnements et une dégénérescence rétinienne secondaire. Les toxicités rétiniennes causées par les traitements systémiques peuvent être catégorisées selon le degré et le type de toxicité. De manière générale, ces toxicités se manifestent par 1) des anomalies au niveau du complexe EP/photorécepteur, 2) des rétinopathies occlusives ou des microvasculopathies, 3) des atteintes toxiques des cellules ganglionnaires ou du nerf optique, et 4) d'autres signes de toxicité parmi lesquels des œdèmes maculaires, des rétinopathies cristallines, des altérations de l'électrorétinogramme (ERG) ainsi que de la vision des couleurs.

Anomalies du complexe épithélium pigmentaire rétinien/photorécepteur induites par traitement médicamenteux
Dérivés de chloroquine

Bien que la toxicité rétinienne due à la prise de chloroquine demeure un problème dans de nombreuses régions du monde, elle reste rare aux États-Unis où ce traitement médicamenteux a été largement remplacé par une substance proche bien moins nocive, l'hydroxychloroquine. Ces deux traitements médicamenteux sont utilisés dans le cadre du traitement contre le paludisme ainsi que des troubles rhumatologiques et dermatologiques. Elles se combinent dans l'EP avec la mélanine, ce qui peut concentrer ou prolonger leurs effets. Bien que l'incidence de la toxicité demeure faible, elle n'en est pas moins préoccupante car elle est associée à une perte de vision qui est rarement rétablie, voire qui peut se poursuivre après l'arrêt de la prise médicamenteuse. Il faut donc sensibiliser les patients et leurs médecins généralistes à ces risques ophtalmiques, ainsi qu'à la nécessité d'examens de dépistages réguliers en vue de détecter d'éventuels débuts de toxicité rétinienne, en amont de toute perte de vision. On compte parmi les symptômes courants des scotomes paracentraux, une baisse de la vision centrale et/ou des difficultés à la lecture.

Parmi les signes les plus précoces d'intoxication figurent des déficits bilatéraux du champ visuel périphérique et/ou une perte des segments internes de l'ellipsoïde en zone paracentrale, mise en évidence par la tomographie en cohérence optique en spectral domain (SD-OCT) sous la forme d'une image en soucoupe volante. À la suite d'une exposition prolongée à la substance médicamenteuse, des changements pigmentaires progressifs peuvent se développer, et peut alors s'ensuivre une maculopathie en œil de bœuf bilatérale de type atrophique (fig. 14-1). Les stades terminaux de toxicité peuvent laisser apparaître une dégénérescence diffuse de la rétine simulant une rétinite pigmentaire ; cela peut se produire suite à une prise à long terme de la substance médicamenteuse, ou bien suite à un surdosage aigu de chloroquine. Chez certains patients, on peut constater des dépôts cornéens intraépithéliaux, généralement désignés par le terme de cornea verticillata.

Figure 14-1
Maculopathie en œil de bœuf bilatérale et symétrique chez un patient présentant une toxicité à l'hydroxychloroquinine. A. Rétinophotographie couleur, œil droit et œil gauche. B. Clichés correspondants en autofluorescence. C. SD-OCT présentant le signe caractéristique en « soucoupe volante », avec perte des segments internes de l'ellipsoïde en zone parafovéale.

Le dépistage ophtalmique de patients à qui l'on a prescrit de la chloroquine ou de l'hydroxychloroquine vise principalement à favoriser le dépistage précoce et à minimiser toute intoxication. Comme le résumait en 2011 un Rapport clinique de l'American Academy of Ophthalmology (http://one.aao.org/clinical-statement/revised-recommendations-on-screening-chloroquine-h), le risque de toxicité est faible pour les individus qui ne présentent pas de facteurs de complications et à qui l'on administre soit moins de 6,5 mg/kg/jour d'hydroxychloroquine, soit 3 mg/kg/jour de chloroquine. Les données les plus récentes laissent entendre qu'un dosage en hydroxychloroquine de 5,0 mg/kg/jour indexé sur le poids réel du patient, et ce quel que soit l'indice de masse corporelle, pourrait se révéler plus sûr qu'une recommandation de dosage à 6,5 mg/kg/jour indexé sur le poids idéal du patient.

Des doses cumulatives atteignant au total plus de 1000 g d'hydroxychloroquine et 460 g de chloroquine exposent les patients à un fort risque d'intoxication. Parmi les facteurs de risques additionnels figurent le troisième âge (c'est-à-dire plus de 60 ans), l'obésité, la petite taille, les maladies du rein ou du foie, ainsi que les pathologies concomitantes de la rétine telles que la dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA). Toutefois, des cas bien documentés de maculopathies dues à l'hydrochloroquine sont apparus dans le cadre de dosages journaliers « raisonnables », et ce en l'absence de tout autre facteur de risque.

Toute première évaluation de cas où le patient débute un traitement comprenant un dérivé de chloroquine doit inclure un examen ophtalmique complet. Dans le but d'une comparaison ultérieure, l'ophtalmologiste doit avoir recours à des rétinophotographies, à la SD-OCT, ainsi qu'à une évaluation du champ visuel par périmétrie automatique blanc-blanc (protocole Hymphrey blanc 10-2), bien que certains cliniciens préfèrent le test rouge en vertu de sa plus grande sensibilité. Les patients qui présentent un risque de toxicité ou bien des symptômes incertains peuvent être examinés plus précisément à l'aide de clichés en autofluorescence, ainsi qu'à l'aide d'un électrorétinogramme multifocal (mfERG). Les signes de toxicité se manifestent respectivement par un cercle central d'hyper- ou d'hypo-autofluorescence et des dépressions paracentrales visibles sur l'ERG multifocal. Cependant, un test d'ERG multifocal peut donner lieu à des résultats faussement positifs. Contrairement à ce qui était recommandé par le passé, l'angiographie à la fluorescéine, l'ERG grand champ, l'électro-oculogramme, le test de la grille d'Amsler, ainsi que le test de perception des couleurs sont considérés comme moins efficaces dans le dépistage d'une toxicité rétinienne. L'arrêt de la prise médicamenteuse dès le premier signe de toxicité est recommandé, bien qu'une diminution du dosage puisse également être envisagée dans certaines circonstances.

Marmor MF, Kellner U, Lai TY, Lyons JS, Mieler WF ; American Academy of Ophthalmology. Revised recommendations on screening for chloroquine and hydroxychloroquine retinopathy. Ophthalmology. 2011 ; 118(2) : 415–422.

Melles RB, Marmor MF. Pericentral retinopathy and racial differences in hydroxychloroquine toxicity. Ophthalmology. 2015 ; 122(1) : 110–116.

Melles RB, Marmor MF. The risk of toxic retinopathy in patients on long-term hydroxychloroquine therapy. JAMA Ophthalmol. 2014 ; 132(12) : 1453–1460.

Phénothiazines

Les phénothiazines, parmi lesquelles la chlorpromazine et la thioridazine, sont concentrées dans les tissus uvéaux et dans l'EP en se combinant avec des granules de mélanine. Un traitement à forte dose de chlorpromazine provoque généralement une dépigmentation anormale des paupières, de la conjonctive interpalpébrale et de la cornée et de la capsule antérieure du cristallin. Peuvent également se développer des cataractes sous-capsulaires antérieures et postérieures. Toutefois, la survenue d'une rétinopathie pigmentaire suite à un traitement à la chlorpromazine est peu fréquente.

En revanche, un traitement à forte dose de thioridazine peut entraîner le développement d'une rétinopathie pigmentaire sévère dès les premières semaines ou les premiers mois de la prise médicamenteuse (fig. 14-2). La toxicité est rare lorsque les doses sont égales ou inférieures à 800 mg/jour. Dans un premier temps, les patients constatent que leur vision se trouble et les rétinophotographies révèlent des altérations grossières en pointillé de l'EP, au niveau du pôle postérieur. À terme, une atrophie nummulaire de l'EP et de la choriocapillaire inégalement répartie peut se développer. Les étapes terminales peuvent être confondues avec la choroïdérémie ou la dystrophie choriorétinienne cristalline de Bietti ; les symptômes de phase terminale comprennent une perte du champ de vision ainsi qu'une héméralopie (cécité de nuit).

Figure 14-2
Toxicité causée par la prise de thioridazine chez un patient atteint de schizophrénie. A. Montages rétinophotographiques en couleur, œil droit et œil gauche. B. Montages angiographiques à la fluorescéine correspondants. À noter la perte nummulaire diffuse de l'épithélium pigmentaire rétinien dans le pôle postérieur et périphérique de chaque œil.
(Remerciements au Dr Stephen J. Kim.)

La vision peut s'améliorer dans un premier temps après l'arrêt du traitement, mais peut se détériorer des années plus tard si l'atrophie choriorétinienne progresse lentement, sous l'effet de l'émission continuelle de la substance médicamenteuse par les mélanocytes. La plupart du temps, les patients sous thioridazine ne bénéficient pas de suivi ophtalmoscopique car l'intoxication est rare à doses standard. Cependant, des patients présentant des symptômes ou suspectés de présenter une toxicité, en particulier ceux ayant consommé des doses importantes de la substance médicamenteuse, doivent bénéficier d'une évaluation rétinienne complète.

Substances médicamenteuses diverses

Parmi les autres substances médicamenteuses systémiques conduisant à une toxicité de l'EP figurent la clofazimine et la déféroxamine. La clofazimine est un colorant de phénazine utilisé dans le traitement de la lèpre résistante à la dapsone, ainsi que dans le cadre de diverses maladies auto-immunes comme le psoriasis et le lupus. Sa toxicité se manifeste par une maculopathie en œil de-bœuf. La déféroxamine est un agent chélateur du fer qui peut causer des modifications réticulaires ou vitelliformes de l'EP maculaire ; cette substance peut être corrélée à un œdème maculaire dû à une défaillance de la pompe de l'EP. Des inhibiteurs nucléosidiques de la transcriptase inverse (INTI), telle la didésoxyinosine, ont été utilisés dans le cadre du traitement systémique de patients atteints du virus de l'immunodéficience humaine (VIH), car ils peuvent inhiber la réplication virale. Toutefois, cette catégorie de substances médicamenteuses peut être à l'origine d'une toxicité mitochondriale et endommager les tissus à forts besoins en oxygène, tels que le nerf optique et l'EP. Les patients peuvent souffrir d'une perte de la vision périphérique due à des marbrures concentriques bilatérales, symétriques et mi-périphériques ainsi qu'à une atrophie de l'EP et de la choriocapillaire. Les modifications du fond d'œil sont aisément visibles grâce à des clichés en autofluorescence.

Les inhibiteurs MEK, une catégorie de substances médicamenteuses utilisées comme agents chimiothérapeutiques dans le cadre du traitement des cancers métastasiques, peuvent provoquer un trouble similaire à la choriorétinopathie séreuse centrale. Ce trouble se caractérise par des décollements séreux multifocaux de la rétine, dont l'un concerne presque toujours la fovéa (fig. 14-3). Le liquide se dissipe lorsque la prise médicamenteuse est interrompue. L'utilisation du sildénafil a été corrélée, dans de rares cas, à un décollement séreux maculaire et à une choriorétinopathie séreuse centrale. Les corticoïdes figurent parmi les traitements médicamenteux les plus fréquemment associés au développement de la choriorétinopathie séreuse centrale.

Figure 14-3
SD-OCT montrant la zone inféro-fovéale d'un patient traité pour un mélanome métastatique avec un inhibiteur MEK. On constate un décollement séreux fovéolaire ainsi que de petits décollements rétiniens séreux supplémentaires de part et d'autre de la macula (flèches).
(Remerciements au Dr Tara A. McCannel, PhD.)

Les nitrites d'alkyl (« poppers ») appartiennent à une catégorie de drogues récréatives qui sont inhalées afin d'induire un effet euphorique et de stimuler l'excitation sexuelle ; dans de rares cas, ces drogues peuvent causer une maculopathie toxique. Les patients sont généralement jeunes et viennent consulter pour des scotomes centraux ou des photopsies. L'examen du fond d'œil peut révéler un petit point jaune sur la fovéa. Un SD-OCT est essentiel et peut permettre de révéler une perte de l'intégrité de la couche ellipsoïde, indiquant une anomalie des cônes fovéolaires (fig. 14-4). Cette anomalie peut ou non s'accentuer dans le temps.

Figure 14-4
SD-OCT montrant une maculopathie de l'œil droit chez un patient qui présentait depuis 10 jours un point central blanc apparu après l'inhalation d'un nitrite d'alkyl (« poppers ») à des fins récréatives. À noter la présence d'une interruption focale de l'ellipsoïde.
(Remerciements au Dr Maziar Lalezary.)

Davies AJ, Kelly SP, Naylor SG, et al. Adverse ophthalmic reaction in poppers users : case series of “poppers maculopathy”. Eye (Lond). 2012 ; 26(11) : 1479–1486.

Gabrielian A, MacCumber MM, Kukuyev A, Mitsuyasu R, Holland GN, Sarraf D. Didanosine-associated retinal toxicity in adults infected with human immunodeficiency virus. JAMA Ophthalmol. 2013 ; 131(2) : 255–259.

McCannel TA, Chmielowski B, Finn RS, et al. ‘Bilateral subfoveal neurosensory retinal detachment associated with MEK inhibitor use for metastatic cancer. JAMA Ophthalmol. 2014 ; 132(8) : 1005–1009.

Substances médicamenteuses responsables de rétinopathies occlusives ou de microvasculopathies

L'interféron alfa-2 est un médicament antiviral et immunomodulateur utilisé dans le cadre des traitements contre l'hépatite virale. Le développement de nodules cotonneux multiples ainsi que d'hémorragies rétiniennes peut compliquer le traitement chez 2 % à 3 % des enfants et 20 % à 29 % des adultes. Parmi les symptômes que les patients affectés peuvent présenter, on trouve des altérations du champ de vision péricentral, mais la perte de vision est rarement significative ou permanente. Les alcaloïdes d'ergot (des vasoconstricteurs utilisés dans le traitement des migraines) ainsi que les contraceptifs oraux ont été associés à des complications thrombotiques, parmi lesquelles des occlusions des veines et des artères de la rétine. Le procaïnamide peut déclencher un lupus érythémateux systémique (disséminé) et provoquer un « élagage » considérable des vaisseaux rétiniens de second ordre ainsi qu'un infarcissement rétinien, qui conduisent à une grave perte de vision.

Dans le contexte des toxicités médicamenteuses, il convient de mentionner en particulier le cas des aminosides, administrés par voie intraoculaire mais non de façon systémique. L'amikacine et surtout la gentamicine peuvent causer des infarctus maculaires ainsi que de graves ischémies maculaires qui mènent à des pertes irréversibles de la vision centrale. Le recours à ces agents décroît à cause de leur marge thérapeutique étroite. D'autres antibiotiques sont maintenant utilisés afin de prévenir et de guérir l'endophtalmie.

Raza A, Mittal S, Sood GK. Interferon-associated retinopathy during the treatment of chronic hepatitis C : a systematic review. J Viral Hepat. 2013 ; 20(9) : 593–599.

Substances médicamenteuses responsables de toxicité du nerf optique et des cellules ganglionnaires

La quinine est utilisée comme antipaludéen et comme myorelaxant dans le cas de crampes à la jambe. Elle possède un index thérapeutique faible, qui est sans danger dans le cas de doses en dessous de 2 g, mais elle engendre une morbidité dans le cas de doses supérieures à 4 g, et une mortalité dans le cas de doses supérieures à 8 g. À dosage toxique, une toxicité des cellules ganglionnaires de la rétine, semblable à une occlusion de l'artère centrale de la rétine, peut mener à une perte grave et sévère de la vision. On peut observer un point rouge cerise lors de l'examen ophtalmoscopique ; un examen SD-OCT permet de mettre au jour une hyperréflectivité ainsi qu'un épaississement de la couche de cellules ganglionnaires. S'ensuit une atrophie intrarétinienne diffuse, accompagnée d'une atténuation vasculaire rétinienne ainsi que d'une atrophie optique. Un électrorétinogramme grand champ produira un signal électronégatif, similaire à celui que l'on peut observer dans le cas d'une occlusion de l'artère centrale de la rétine (fig. 14-5). La cécité provoquée par une toxicité due à la quinine est permanente.

Figure 14-5
Intoxication à la quinine. A. Rétinophotographie couleur présentant une pâleur de la papille optique ainsi qu'une atténuation vasculaire de la rétine. B. SD-OCT montrant une atrophie diffuse de la rétine interne. C. Analyse de carte OCT montrant un amincissement diffus de la rétine. D. Électrorétinogramme grand champ montrant une réponse électronégative.
(Remerciements au Dr David Sarraf.)

La toxicité du méthanol provoque une cécité grave. Les atteintes du segment postérieur se caractérisent par des œdèmes papillaires et maculaires transitoires. Les études histologiques de toxicité aggravée au méthanol montrent que la rétine, l'EP et le nerf optique présentent une vacuolisation, signe de mort cellulaire. Par la suite, une atrophie optique et parfois une atténuation vasculaire rétinienne causée par la perte diffuse de cellules ganglionnaires peuvent se développer. Un ERG grand champ produit un signal électronégatif. La séquelle la plus fréquemment rapportée suite à une toxicité au méthanol est l'atrophie optique.

Narkewicz MR, Rosenthal P, Schwarz KB, et al. PEDS-C Study Group. Ophthalmologic complications in children with chronic hepatitis C treated with pegylated interferon. J Pediatr Gastroenterol Nutr. 2010 ; 51(2) : 183–186.

Substances médicamenteuses responsables d'œdèmes maculaires

Les taxanes sont une classe d'inhibiteurs des microtubules qui comprennent le paclitaxel, le paclitaxel lié à l'albumine, et le docétaxel. Ces substances sont employées comme agents chimiothérapeutiques dans le cadre du traitement de divers cancers, dont le carcinome du sein. Dans de rares cas, ces substances entraînent un œdème maculaire cystoïde (OMC) qui peut être observé à l'examen ou en SD-OCT, mais qui n'est pas visible à l'angiographie à la fluorescéine. Similairement, l'acide nicotinique, un agent de réduction du cholestérol, peut entraîner un OMC non visible à l'angiographie. La vision centrale peut être affectée initialement, mais se rétablit de manière totale lors de l'arrêt de la prise et de la résorption de l'OMC.

La rosiglitazone et la pioglitazone, deux glitazones, sont des agents hypoglycémiques oraux plus récents, utilisés dans le cadre du traitement du diabète sucré. Elles peuvent provoquer de sévères rétentions d'eau menant à un œdème pulmonaire et sont parfois liées au développement ou bien à l'exacerbation d'œdèmes maculaires. La déféroxamine peut également causer un œdème maculaire secondaire provoqué par une toxicité de l'EP, comme évoqué plus haut dans ce chapitre.

Substances médicamenteuses responsables de rétinopathies cristallines

Les rétinopathies cristallines peuvent être provoquées par substances médicamenteuses systémiques et autres agents, et peuvent être liées à des maladies oculaires et systémiques qui ne sont pas abordées dans ce chapitre (tableau 14-1). Le tamoxifène est une substance anti-œstrogène utilisée comme adjuvant thérapeutique à la suite d'un traitement primaire contre le cancer du sein. La rétinopathie advient rarement à doses habituelles (20 mg/jour), mais des cas de rétinopathies cristallines ont été recensés chez des patients bénéficiant d'une thérapie à haute dose de tamoxifène (doses journalières supérieures à 200 mg ou bien doses cumulatives de plus de 100 g). La maculopathie se caractérise par des dépôts cristallins réfringents intrarétiniens périfovéolaires. La maculopathie peut être corrélée à un OMC ainsi qu'à une perte de vision significative dans les cas sévères ; celle-ci est potentiellement irréversible. Plus récemment, et de façon assez rare, on a pu observer grâce au SD-OCT une altération centrale de la ligne ellipsoïde chez des patients recevant une thérapie à faible dose de tamoxifène, et sans que des cristaux ne soient visibles lors de l'examen du fond d'œil (fig. 14-6).

Tableau 14-1
Causes de rétinopathie cristalline
Maladies systémiques
Hyperoxalurie héréditaire primitive
Cystinose
Syndrome de Sjögren-Larsson
Causes toxiques (médicaments et drogues)
Toxicité au tamoxifène
Toxicité à la canthaxanthine
Embolie au talc (chez le toxicomane par voie intraveineuse avec méthylphénidate)
Toxicité à la nitrofurantoïne
Anesthésie avec du méthoxyflurane (oxalose secondaire)
Ingestion d'éthylène glycol (oxalose secondaire)
Injection d'acétonide de triamcinolone (injection intravitréenne de triamcinolone)
Maculopathie cristalline de l'Afrique de l'Ouest (injection au long cours de noix de kola)
Pathologies oculaires
Dystrophie cornéorétinienne de Bietti
Drusen calcifié
Atrophie gyrée
Télangiectasies rétiniennes
Figure 14-6
Rétinopathie au tamoxifène. A. Rétinophotographie montrant une rétinopathie au tamoxifène de l'œil droit chez un patient de sexe masculin à qui l'on avait prescrit un traitement à haute dose de tamoxifène afin de traiter un glioblastome du cerveau. B. Angiographie à la fluorescéine correspondante montrant un œdème maculaire cystoïde corrélé à des dépôts extrafovéaux de tamoxifène. C, D. SD-OCT des yeux droit et gauche d'une rétinopathie due à une faible dose de tamoxifène, ayant provoqué une interruption centrale et une perte de la ligne ellipsoïde de chaque œil.

Une maculopathie cristalline peut également avoir lieu suite à l'ingestion de fortes doses de canthaxanthine, un caroténoïde très accessible utilisé pour simuler le bronzage. Les dépôts scintillants de canthaxantine dans la rétine interne se répartissent en petits ronds autour de la macula, avec une prédilection pour la région juxtapapillaire ; toutefois, ils ne provoquent typiquement pas de perte de vision et peuvent disparaître après cessation de la prise.

Des dépôts intravasculaires cristallins d'oxalate ont été observés après l'ingestion d'éthylène glycol, ainsi qu'à la suite d'une anesthésie prolongée au méthoxyflurane (un agent qui n'est plus utilisé aux États-Unis – *

* NdT

il l'est en France) chez les patients atteints d'insuffisance rénale. Parmi les autres cristaux rétiniens dont le dépôt s'effectue par voie intravasculaire, on compte les emboles de talc que les consommateurs chroniques de drogues par voie intraveineuse s'injectent en même temps que des substances telles que le méthylphénidate. Les dépôts réfringents de talc créent généralement une embolie dans les artérioles de plus petit calibre de la rétine périfovéale, et peuvent dans de rares cas provoquer une néovascularisation de la rétine périphérique ; ils ne provoquent généralement pas de perte de la vision.

La maculopathie cristalline d'Afrique de l'Ouest a été constatée en premier lieu chez des personnes âgées de la tribu nigériane des Igbos, mais a également été constatée dans cette même région chez des patients issus d'autres pays. Les individus atteints sont typiquement diabétiques et présentent des cristaux réfractaires inertes et bénins de la fovéa, de couleur jaune vert. La présence de ces cristaux a été corrélée à l'ingestion sur le long terme de noix de kola, mais elle n'est pas liée à une perte de vision.

Drenser K, Sarraf D, Jain A, Small KW. Crystalline retinopathies. Surv Ophthalmol. 2006 ; 51(6) : 535–549.

Substances médicamenteuses responsables d'anomalies de la vision des couleurs et de l'électrorétinogramme

Les inhibiteurs de la phosphodiestérase de type 5 (PDE-5), tels que le sildénafil et le tadalafil, peuvent également inhiber partiellement la phosphodiestérase de type 6 (PDE-6), une enzyme intégrale de la cascade de phototransduction. Une vision momentanément teintée en bleu ainsi que des réponses ERG temporairement anormales (parmi lesquelles un allongement des temps implicites de l'onde b) ont été observées chez des patients consommant de fortes doses de sildénafil. Ces changements peuvent concerner jusqu'à 50 % des patients qui consomment des doses supérieures à 100 mg, mais aucun effet permanent de toxicité rétinienne n'a été constaté jusqu'à présent. Une coloration réversible de la vision en jaune, appelée xanthopsie, peut être provoquée par les digitaliques (ou glycosides cardiotoniques).

Certains patients prenant de l'isotrétinoïne dans le cadre d'un traitement contre l'acné ont signalé une vision nocturne faible et présentaient des courbes d'adaptation rétiniennes ainsi que des réponses ERG anormales. La toxicité ne semble pas fréquente mais est plus probable chez les patients soumis à des cycles répétés de traitement. Les changements sont largement réversibles.

La vigabatrine, un médicament antiépileptique, peut provoquer une constriction du champ visuel ainsi que des anomalies de l'ERG, parmi lesquelles une dépression de l'amplitude de la réponse conique 30 Hz.

Marmor MF. Sildenafil (Viagra) and ophthalmology. Arch Ophthalmol. 1999 ; 117(4) : 518–519.

Substances médicamenteuses diverses responsables de toxicités oculaires

La consommation prophylactique de rifabutine chez les patients atteints d'une infection au VIH, dans le but de prévenir une co-infection au complexe Mycobacterium avium, a été corrélée à une perte de la vision due à une uvéite antérieure et postérieure, avec hypopion et hypotonie. L'inflammation est réversible après la cessation de la prise et la mise en place d'un traitement par corticoïdes topiques.

Certains médicaments dérivés du sulfure, tels que l'acétazolamide et le topiramate, peuvent provoquer une myopie de cause médicamenteuse et être corrélés à des plis choroïdiens et rétiniens, ainsi qu'à des œdèmes maculaires. La perte de vision peut être modérée (causée par des plis maculaires isolés) ou bien sévère (causée par une effusion ciliochoroïdienne, menant à un glaucome aigu par fermeture de l'angle) ; elle peut être inversée grâce à une identification précoce et une cessation rapide de la prise.

Par le passé, et plus récemment sur Internet, on a pu lire à tort que l'argent possédait des vertus médicinales. Une suringestion peut provoquer une coloration bleue ou gris ardoise de la peau, appelée argyrie. Une argyrose conjonctivale peut se développer après une ingestion d'argent colloïdal sur une période supérieure à un an. On compte parmi les symptômes de l'argyrose une pigmentation oculaire, des larmes noires, ainsi qu'un aspect foncé de la choroïde. L'assombrissement de la choroïde est causé par des granules brun noir déposés de façon diffuse sur la membrane de Bruch, ce qui peut provoquer l'apparition de taches rappelant celles d'un léopard, ainsi que des dépôts semblables aux drusen.